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« C’était ça ou mourir » : pourquoi la polémique sur l’éventuelle aide de l’IA nous trouble-t-elle autant ?

« C’était ça ou mourir » : pourquoi la polémique sur l’éventuelle aide de l’IA nous trouble-t-elle autant ?

Le roman C’était ça ou mourir était lu, aimé et primé. Puis des détecteurs ont affirmé y reconnaître la main d’une intelligence artificielle. L’auteur dément. Mais le plus intéressant est peut-être ailleurs : pourquoi l’intervention supposée d’une machine change-t-elle notre regard sur une œuvre qui, elle, n’a pas changé d’une virgule ? Une polémique qui interroge notre rapport à l’IA, à la création, à l’émotion et, finalement, à nous-mêmes.

Il y a quelque chose de fascinant dans la polémique qui entoure C’était ça ou mourir, le roman de Thélyson Orélien.

Avant le soupçon, il y avait un livre, un auteur et des lecteurs. Beaucoup ont aimé, d’autres pas. Le livre avait reçu le prix du Roman Fnac et figurait dans les sélections de plusieurs grands prix littéraires. Puis des détecteurs d’intelligence artificielle ont estimé que certains passages avaient probablement été générés par une IA. L’auteur nie vigoureusement. Nous ne chercherons pas ici à savoir qui a raison.

La polémique soulève une question autrement plus intéressante : pourquoi l’hypothèse d’une intervention de l’IA suffit-elle à modifier notre rapport à une œuvre qui, elle, est demeurée rigoureusement identique ?

Car pas un mot n’a changé.

C’est notre regard qui a changé.

La technologie n’est pas une nouveauté dans l’art : pourquoi cette émotion autour de l’IA ?

Lorsqu’on admire une photographie, on ne songe guère à cette évidence : le regard du photographe ne devient œuvre qu’au prix d’une médiation technique, l’intrusion d’un appareil dans le processus de création. L’appareil a capté la lumière. Son optique, son capteur, ses réglages et aujourd’hui ses logiciels ont participé à la production de l’image. Cela ne nous empêche nullement d’y chercher le regard du photographe et, parfois, d’être ébranlé, ému, en colère, triste, hilare, etc.

Il en va de même de la musique. Une part considérable de ce que nous écoutons n’existerait pas sous cette forme sans microphones, amplificateurs, tables de mixage, synthétiseurs, échantillonneurs ou logiciels. Dans certaines musiques (le rap ou la techno sont des exemples frappants), la machine participe pleinement à la création.

Que dire du cinéma ? Nous aimons ou détestons un film dont l’existence est conditionnée à des machines de plus en plus nombreuses, de plus en plus couteuses, de plus en plus sophistiquées.

L’histoire de l’art est du reste aussi celle de ses instruments. Certains ont prolongé la main ; d’autres ont augmenté l’œil, porté la voix, fixé le mouvement ou permis de produire ce que le corps humain, seul, ne pouvait produire. Nous leur avons progressivement abandonné une part du geste sans cesser de reconnaître l’artiste derrière l’œuvre.

Pourquoi l’intelligence artificielle nous trouble-t-elle davantage ? Pourquoi ce scandale lié à l’intervention d’une « machine » dans ce cas-ci ?

Peut-être parce que l’IA ne touche pas seulement à ce que l’être humain fait, mais à ce qu’il croit « être ».

Nous avons assez facilement accepté que la machine soit plus forte, plus rapide, plus précise ou meilleure calculatrice. La singularité de l’être humain n’est pas dans sa force physique, et tout le monde a accueilli la libération qu’est la force motrice.

Tout autre chose est de toucher à cette faculté que nous avons appelée intelligence : penser, raisonner, imaginer, écrire, composer, donner du sens.

C’est ce territoire que la machine investit désormais et c’est probablement ce qui nous trouble, voire nous fait peur : que reste-t-il de notre singularité humaine (à supposer qu’il en existe une : mon chien n’est pas de cet avis et j’ai tendance à être d’accord avec lui) si la machine nous vole l’intelligence, l’esprit et la création ?

Pourquoi accordons-nous plus foi à l’IA qu’à l’auteur ?

Une machine analyse un texte et répond : « Il y a 94% de chance qu’il ait été écrit par une IA. »

Un homme, l’auteur, affirme : « J’ai écrit ce livre. »

Et voici que l’homme doit se justifier.

Il ne s’agit évidemment pas de croire l’auteur sur parole. Il peut mentir. Mais le détecteur d’IA ne sait pas davantage comment le livre est né : son analyse n’est que statistique.

Pourquoi, alors, sommes-nous si prompts à accorder à l’IA une foi que nous refusons à l’auteur ?

Sans doute le chiffre y est-il pour quelque chose. Une parole humaine paraît subjective ; un pourcentage ressemble à une mesure. C’est rassurant un chiffre, comme celui auquel on pense en montant dans l’avion : c’est statistiquement le moyen de transport le plus fiable.

Le paradoxe est d’autant plus savoureux que nous passons notre temps à dénoncer les « hallucinations » de l’intelligence artificielle. Nous savons qu’elle invente des faits, des références, avec l’assurance imperturbable (et énervante) de celui qui ne sait pas qu’il se trompe.

Nous aimons nous méfier de l’IA. Nous aimons la détester pour ses erreurs et hallucinations.

Mais pourtant, lorsqu’une machine nous annonce qu’un homme n’a probablement pas écrit le livre qu’il affirme avoir écrit, voilà soudain l’être humain relativement disposé à lui accorder une foi remarquable.

Nous reprochons à l’IA de nous tromper, mais sommes prêts à la croire lorsqu’elle accuse l’humain de nous avoir trompés. Cette contradiction dit beaucoup sur l’autorité que, presque à notre insu, nous conférons à la machine.

Pourquoi aime-t-on une œuvre ? Qu’y change l’IA ?

Pourquoi aime-t-on un livre ? Pourquoi pleure-t-on en écoutant un mouvement lent de Rachmaninov ?

Je dirais : pour l’émotion. Une phrase nous bouleverse, une histoire nous poursuit, un personnage nous accompagne, une musique réveille un souvenir. L’œuvre a produit quelque chose en nous et cette émotion est réelle.

Le livre de Thélyson Orélien avait trouvé son public.

Qu’y change l’IA, à supposer que l’IA soit intervenue ?

Si nous apprenons que le texte qui nous a émus a été écrit, même partiellement, avec l’assistance d’une intelligence artificielle, l’émotion semble se troubler, disparaitre a posteriori pour ceux qui l’ont déjà lu, et être soudain devenue impossible pour ceux qui le liront.

Un peu comme si l’émotion était soumise à une condition d’existence non-dite mais essentielle : la pureté du geste créateur.

Cette exigence est curieuse car, nous l’avons vu ci-dessus, nous ne l’imposons pas à tous les arts.

Comment l’assistance par la machine interfère-t-elle avec l’émotion ? C’est une question profonde que pose la polémique.

D’où une question un peu provocatrice : l’émotion artistique peut-elle nous tromper comme un conjoint ? L’IA est-elle à la création, ce que l’amant honni est à la relation amoureuse : un destructeur d’amour ?

Le texte n’a pas changé. C’est notre regard sur l’oeuvre qui change.

Au bout du compte, la polémique est plus intéressante que la question de savoir si l’IA a corrigé quelques fautes d’ortographe, trouvé un mot difficile ici et là, ou s’il a vraiment rédigé des passages entiers.

Juridiquement, les choses sont assez stables

Le droit, curieusement, paraît presque plus simple.

Le droit d’auteur ne récompense ni l’effort, ni le mérite, ni l’émotion provoquée. Il protège une œuvre originale, c’est-à-dire, selon la formule désormais classique de la Cour de justice, une création intellectuelle propre à son auteur, dans laquelle s’expriment ses choix libres et créatifs.

L’intervention d’une intelligence artificielle ne suffit donc pas à faire disparaître le droit d’auteur. La question est ailleurs : où se trouve la création humaine dans le résultat ?

C’est aussi l’approche qui se dessine dans les travaux récents consacrés à l’IA générative. Entre l’œuvre entièrement humaine et la production purement synthétique existe tout un espace de créations hybrides : l’humain conçoit, demande, choisit, écarte, recommence, assemble, transforme ou réécrit. Si ces choix sont suffisamment créatifs et se retrouvent dans l’œuvre, l’outil utilisé ne fait pas, par lui-même, disparaître l’auteur.

Nous renvoyons à notre analyse sur le sujet.

Et maintenant, les prix ?

Reste une dernière question, très concrète.

C’était ça ou mourir figure dans les sélections de plusieurs prix littéraires.

Quelle sera la réaction du jury, sachant que l’auteur affirme : « J’ai écrit ce livre », et qu’à part une statistique générée par IA, il n’y a rien de concret pour en douter ?

Quel jury est prêt à être « le premier » à oser décerner un prix à un livre qu’il a peut-être adoré, mais qui fait l’objet d’une polémique aussi sensible ? Dans quelle mesure l’appréciation du jury est-elle polluée par la polémique ? Le jury sera-t-il au contraire poussé à plébisciter le livre comme une marque d’indépendance face à la polémique ?

Les prix sont souvent surprenants, en littérature ou en musique, et ils ne sont pas motivés comme le serait une décision de justice. Peu importe les décisions des jurys concernés, elles seront critiquées.

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